mardi, 03 août 2010
Le sophisme du rat

Enoncé simplement, ce sophisme est on ne peut plus enfantin : « Rat » est composé de trois lettres. Le rat mange le fromage. Donc trois lettres mangent le fromage.
La forme latine de cette idiotie est plus convaincante car en latin les articles n’existent pas : la confusion entre le mot « rat » et l’animal était donc moins tirée par les cheveux. Evidemment, personne de sensé, semble-t-il, ne se laisserait prendre à un piège aussi grossier. Et pourtant, le sophisme du rat illustre une erreur très commune : la confusion entre l’ordre symbolique des mots et l’ordre réel des êtres et des choses. Exemple très simple : un lecteur de dictionnaire oublie (à condition qu’il l’ait su, ce qui n’a rien d’évident) qu’il lit des définitions, c’est-à-dire des traductions d’un mot en d’autres mots, et croit qu’il a affaire à des présentations de choses. Ce n’est pas l’animal réel qui est défini à l’article « onagre : âne sauvage », mais le mot « onagre » dont on propose l’équivalent lexical « âne sauvage ».
Sylvain Métafiot
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samedi, 03 juillet 2010
Les petites phrases des philosophes

Qui n’a jamais essayé de briller en société, que ce soit lors d’un diner, dans un débat, entre amis ou en famille, en citant tel ou tel grand penseur des siècles passés ? Mais avant de citer Pascal, Camus ou Platon, mieux vaut savoir de quoi l’on parle. Ce qui est rarement le cas… Petit panorama des erreurs d’interprétation, contradictions, contre-sens et autre fourvoiements de la pensée de philosophes, dans lesquels la majorité d’entre nous se vautrent, sans parfois sans rendre compte…
« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » Socrate
Le père des philosophes avouant son ignorance ? En quelque sorte… Avec ironie, il affirme que celui qui dit savoir ignore tandis que celui qui dit ignorer sait, car le premier ne sait même pas qu’il ignore tandis que le second sait au moins cela. Un beau paradoxe et une belle leçon d’humilité.
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jeudi, 01 octobre 2009
De la joie et du réel, et de quelques autres mots

Jean-Louis Maunoury : Si vous parlez essentiellement de la joie dans votre livre La Force Majeure, vous employez aussi les mots d'allégresse, de gaieté... Quelle différence faites-vous entre ces mots ?
La joie et l'allégresse ne dépendent pas de l'occasion
Clément Rosset : Je me demande si vous posez la question au philosophe ou à l'écrivain. En tant que philosophe, je vous avoue que je ne dissocie pas entre allégresse, gaieté, joie et que tous ces mots conviennent à ce dont j'ai voulu parler dans le livre auquel vous faites allusion. Mais un philosophe est aussi un écrivain et du point de vue de l'écriture, je ferais forcément des nuances. Peut-être moins entre allégresse et joie qu'entre allégresse et gaieté. « Gaieté » nous indique des nuances inanalysables, impalpables. Mais de prime abord, « gaieté » me semble impliquer quelque chose de plus soudain, peut-être de plus léger, quelque chose comme du champagne et peut-être plus tributaire de l'humeur, quelque chose qui est changeant comme l'humeur (on est gai ou on n'est pas gai) alors que l'allégresse ou la joie implique quelque chose de plus stable, plus durable même si cela disparaît complètement certaines heures ou certains jours mais quelque chose qui revient toujours comme une basse continue en musique. La gaieté me semble plus tributaire de l'occasion alors que la joie et l'allégresse ne dépendent pas de l'occasion. Et non seulement elles ne dépendent pas de l'occasion mais elles peuvent très bien intervenir contre l'occasion un peu à la manière des leitmotive dans Wagner qui quelquefois contredisent et non pas soulignent ce qu'était en train de dire le chanteur sur la scène. Il arrive souvent qu'on ait des explosions internes de joie, cette joie ou cette allégresse que je dis pérennes alors que l'occasion est absolument mauvaise et semble plutôt devoir incliner à la tristesse ou à la mélancolie. La joie est si souvent peu en accord avec l'occasion que je pourrais avoir comme devise ce que dit Joffre et qui est à peu près : « Ma droite est enfoncée, ma gauche est en déroute, mon centre cède, tout va bien, j'attaque ! »
Dans Nietzsche, dans Montaigne, dans Pascal il y a des remarques très pénétrantes sur le fait que la joie est indépendante de toute occasion de réjouissance et je pense à un mot de Pascal où il dit en gros : « J'ai mes brouillards et mon beau temps en dedans de moi. Ma fortune qu'elle soit mauvaise ou qu'elle soit bonne y fait peu. »
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lundi, 11 mai 2009
« Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l'égratignure de mon doigt »
Cette phrase est celle du philosophe David Hume. Elle est décryptée par François Lamoureux (Philosophie Magazine n°7) : « Pour le penseur écossais, la raison n'a aucun pouvoir sur nos passions, notamment sur l'égoïsme. Au risque de nous mener au chaos.

« Enfin un philosophe sincère », murmureront certains. Il fallait de la jeunesse et un peu de folie pour oser faire une telle déclaration d'amour à l'égoïsme. Du haut de ses 26 ans, en plein siècle des Lumières, l'Écossais David Hume n'a pas hésité. Est-ce par goût du paradoxe qu'il fait mine, dans son Traité de la nature humaine, de cautionner un individualisme porté à l'extrême, qu'il prétend préférer la destruction universelle à un léger désagrément ? Ou bien exprime-t-il cyniquement le sentiment de celui qui cherche en lui-même une raison d'agir vertueusement... et n'en trouve finalement aucune ? Quel soulagement alors de voir rompue la longue chaîne des philosophes sévères et moralisateurs !
Si la raison elle-même nous engage à faire primer notre plaisir sur tout autre motif, nulle autre instance, a fortiori, ne saurait désormais nous reprocher d'agir au mépris de la morale. Vice et vertu n'ont plus à être distingués, et nous sommes libérés des pesanteurs du devoir. Le philosophe semble même aller plus loin : « La raison, affirme-t-il dans la suite de l'ouvrage, est et ne doit qu'être l'esclave des passions. » David Hume annoncerait l'anti-humanisme d'un Dostoïevski : « Que s'écroule l'univers pourvu que je boive toujours mon thé », affirmait le narrateur des Carnets du sous-sol.
En réalité, même si Hume exprimera tout au long de sa vie les opinions les plus provocantes sur la religion, le suicide, l'identité personnelle ou les principes de la connaissance, au point de réveiller Kant de son sommeil dogmatique, cette formule ressortit davantage au constat qu'à l'incitation pousse-au-crime. Ouf ! Reste qu'elle ne perd rien de sa radicalité. Depuis ses origines, la philosophie confie à la raison la mission d'édicter les valeurs morales et de les faire respecter contre nos passions égoïstes. On suppose donc que la raison puisse influer sur nos passions. Or c'est précisément ce que conteste Hume. La raison n'est pas égoïste, elle n'a tout simplement aucun pouvoir sur la morale. Elle doit comprendre qu'elle est totalement impuissante à diriger ou même à régler notre conduite et nos passions. Son domaine d'intervention est le vrai et le faux, pas le bien et le mal. Le problème est d'imaginer une vie en communauté possible si chacun suit librement ses passions. Ce serait oublier que, si la raison ne peut s'opposer aux passions, une autre passion le peut. Pour nous qui sommes caractérisés à l'origine par l'amour de soi et une « générosité limitée » à nos proches, le rôle de l'art politique est de faire servir nos passions à la communauté. On peut donc envisager une vie à peu près harmonieuse avec ses semblables sans intervention directe de la raison sur les passions.
Certains scientifiques contemporains semblent avancer dans le sillage de Hume. Dans Le Gène égoïste, le sociobiologiste Richard Dawkins suggère que les gènes utilisent les individus dans le cadre d'une lutte pour la reproduction et la sélection naturelle. Les comportements égoïstes, que le philosophe écossais considérait comme irréductibles dans la nature humaine, se retrouveraient aussi au niveau cellulaire ! Il ne serait pas contraire à la rationalité naturelle de préférer la destruction du génome humain à l'égratignure d'un de mes acides aminés. Décidément, Hume demeure un penseur dangereux. »
A Noter que vous pouvez retrouver David Hume sur France Culture en téléchargeant ou écoutant l'émission Les nouveaux chemins de la connaissance, présenté par Raphaël Enthoven : http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture/emissi...
Sylvain Métafiot
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jeudi, 09 octobre 2008
Le sophisme du chauve
Inventé par le Mégarique Eubulide de Milet, ce sophisme est si connu qu’on l’appelle simplement le chauve.
On arrache un cheveu à la tête d’un homme. Celui-ci est-il devenu chauve ? Bien sûr que non. Enhardi, on arrache donc un deuxième cheveu. Cela ne suffit pas davantage à rendre chauve le bonhomme. Puis, un troisième cheveu est arraché, et ainsi de suite, dans une espèce de progression sauvage ignorant tout frein moral. A partir de quel moment peut-on dire que le type est devenu chauve ? S’il faut attendre le dernier cheveu, alors personne n’est réellement chauve (il reste toujours quelque herbe folle sur la tête des plus systématiquement dégarnis). Mais, d’un autre côté, si l’on est chauve malgré quelques cheveux restants, quel est au juste le cheveu (son rang dans la série) qui permet d’établir la distinction entre le chauve et le chevelu ? Si l’on dit, par exemple, qu’avec 25 cheveux on est chevelu, mais qu’avec 24 on est chauve, alors un seul cheveu (le 25e d’après notre exemple) arraché suffirait à rendre chauve. Mais on entre alors dans une contradiction car, jusqu’à présent (c’est-à-dire lorsqu’on a entrepris ce travail assez fastidieux et passablement cruel d’arracher les cheveux), on avait reconnu qu’un seul cheveu ne changeait en rien l’état de la tête.
Le sophisme du chauve, qui semblera particulièrement tiré par les cheveux à plus d’un bénévole, met aussi en évidence la rupture et même l’étrangeté qui existent entre le vocabulaire de la quantité (un, deux, trois…) et celui de la qualité (grand, petit, chauve, chevelu…). Dans la vie quotidienne, nous désignons par des mots simples des évidences sensibles telles que : untel est grand, celui-là est chauve. Nous serions évidemment bien en peine de fixer la limite exacte qui, à nos yeux, sépare le grand du petit et le chauve du pas chauve. Pourtant, cette limite doit bien exister.
Sylvain Métafiot
(Vous avez reconnu le charmant personnage de la photo ? Si oui, vous êtes d’enfer)
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lundi, 22 septembre 2008
Le sophisme crocodilien

Un crocodile attrape un enfant qui jouait sur la berge d’une rivière et dit à sa mère : « Si tu me dis la vérité, je te rendrai ton enfant, mais si tu me dis quelques chose de faux, je ne te le rendrai pas ». La mère, habile dialecticienne, punit le crocodile en le mettant dans une situation impossible. Elle dit au reptile : « Tu ne me rendras pas mon enfant ! ».
L’animal se trouve alors en effet dans l’impossibilité d’adopter une quelconque attitude sans tomber dans la contradiction. Car, si la mère dit la vérité en disant : « Tu ne me rendras pas mon enfant », alors que le crocodile devra le lui rendre puisqu’elle a dit la vérité ; mais comme elle a dit « Tu ne me rendras pas mon enfant », elle n’a pas dit la vérité, et alors l’animal ne devras pas rendre l’enfant. Or, en ne rendant pas l’enfant, le crocodile fera que la mère aura dit la vérité, auquel cas…
La phrase prononcée par la mère est dite indécidable. Elle est de type suifalsificateur, c’est-à-dire qu’elle contredit elle-même ses propres conditions de vérité : elle est vraie dans la mesure où elle est fausse et fausse dans la mesure où elle est vraie…

Sylvain Métafiot
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jeudi, 18 septembre 2008
Vive les sophistes !
A travers ce titre j’aimerais réhabiliter un courant philosophique antique dénigré par le plus célèbre des philosophes de cette époque, le bien nommé Platon. Etant personnellement matérialiste cela me permet de lancer une pique sur le courant idéaliste (tous les deux au sens philosophique du terme et non au sens vulgaire).
Le nom de sophiste a été de la part de Platon l’objet d’une manipulation qui a particulièrement bien réussi puisqu’elle continue de fonctionner de nos jours. En grec, « sophiste » est un terme qui, dérivé de celui de sage (sophos, le radical qui figure dans philosophos) signifie à peu près la même chose que lui. Un terme valorisant, par conséquent. Aujourd’hui, un sophiste est quelqu’un qui, par ses paroles et ses écrits, cherche à tromper les autres pour obtenir un avantage moral ou matériel. Un sophisme est un paralogisme (un faux raisonnement) volontaire, délibéré, donc conscient (le sophisme est au paralogisme ce que le mensonge est à l’erreur).
Comment est-on passé du sage au tricheur ? La faute en revient à Platon qui poursuivait les sophistes d’une véritable haine. Ces hommes ont été dans l’histoire de l’Antiquité les premiers professeurs d’art oratoire et de philosophie. Certains d’entre eux ont acquis une renommée et une fortune considérables. Aujourd’hui cette place est prise par les chanteurs et les sportifs. On venait de très loin pour suivre les leçons des sophistes.
Platon est un aristocrate qui a une vision inspirée, quasi mystique de la philosophie. Pour lui, faire de la philosophie un objet d’enseignement – payé qui plus est – est un avilissement, un véritable crime contre l’esprit. Le débat, on le sait, est loin d’être clos entre ceux qui font de la philosophie un exercice gratuit de l’esprit et ceux qui y voient un métier. Il y a ceux, par exemple, qui font une conférence sur le bonheur payée 3 000 euros devant 500 personnes et ceux qui font une communication gratuite devant leurs collègues sur l’idéalisme transcendantal. Encore qu’un mélange des deux n’est pas impossible…
Pour les sophistes, la parole et la pensée sont des pratiques qu’une technique appropriée peut entraîner, au sens également sportif du terme. De plus, ces hommes – Protagoras, Gorgias, Hippias, Prodicos – que Platon met en scène dans ses dialogues en prenant soin de forcer le trait jusqu’à la caricature, avaient des prétentions d’habilité et de connaissances exorbitantes. Ainsi, Hippias se vantait-il de pouvoir tout faire et de tout savoir.
Mais Platon avait un autre grief contre les sophistes, et peut-être était-ce le plus important : politiquement, les sophistes appartenaient au camp des démocrates. Ils croyaient sincèrement que n’importe quel citoyen pouvait accéder aux plus hautes charges de la cité comme accéder au savoir le plus noble. Platon avait une conception ultra-élitiste et hiérarchique de la connaissance et du pouvoir (eugéniste également) ; pour lui, un démocrate est forcément un démagogue et seul un philosophe mérité réellement de gouverner la cité (le philosophe-roi).
Enfin, Platon, qui dans ses dialogues fait de Socrate (qui n’a jamais rien écrit) non seulement le personnage central mais son porte-parole, a besoin pour l’économie de sa propre pensée de séparer radicalement son maître Socrate du groupe des sophistes auxquels les contemporains l’assimilaient sans difficulté. Il y a d’ailleurs, plus d’un trait commun entre le Socrate, même idéalisé, que Platon met en scène dans ses dialogues et les sophistes présentés comme des repoussoirs, des modèles d’anti et de non-philosophie.
Des travaux récents ont rendu justice à ces hommes qui, pour les modernes, présentent cette originalité d’avoir été les premiers à considérer la pensée comme un fait de langage et non comme une force métaphysique qu’il s’agirait de capturer dans un moment d’illumination. Le relativisme et le scepticisme des sophistes, que Platon combattait avec la dernière énergie, en font à nos yeux des contemporains.
Deux idées les rendent particulièrement actuels : celle de la séparation de la loi humaine et de la nature et celle du caractère conventionnel de la loi. Y a-t-on suffisamment songé ? Avec les sophistes, les mythes ne servent plus qu’à illustrer les idées, ils ne les disent plus.
Afin de continuez l’aventure de ce courant de pensé je vous proposerais prochainement quelque uns des sophismes les plus connus.
Sylvain Métafiot
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mardi, 05 août 2008
Sartre et le garçon de café
Allez, zou, un peu de philo.
Les philosophes, pour présenter leurs théories aiment se servir d'exemples. Dans L'Etre et le Néant Sartre choisit un garçon de café pour illustrer sa définition très personnelle de la mauvaise foi. 
Après s'être attablé à un café du quartier latin Sartre, derrière le verre épais de ses lunettes, considère le garçon de café de la façon suivante : "Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voila qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate, tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule [...]. Toute sa conduite nous semble un jeu [...]. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café." On l'aura compris : ce bonhomme en fait trop, il "en rajoute". Il cherche à se persuader lui-même qu'il se confond si parfaitement avec sa fonction qu'il est sa fonction. Or il n'est pas, par essence, garçon de café. En fait, son essence lui échappe. Il ne peut avoir conscience que de son existence, ce surgissement contingent et aléatoire dans le monde des vivants. En revanche, le plateau que porte si lestement notre serveur est, lui, bel et bien un plateau, un être-en-soi (c’est l’essence même d’une chose). Sa réalité est massive, univoque, incontestable, sans intériorité ni devenir. Il est fermé sur lui-même ; sa forme et sa fonction sont déterminées. Ce plateau est en lui-même ce qu’il est, rien que ce qu’il est et tout ce qu’il est. Si le plateau est, le serveur, lui, existe. Il est un être-pour-soi (c’est la capacité à se connaître soi-même. Les objets n’ont pas d’être-pour-soi. Dans le cas d’un homme, c’est sa conscience de lui-même), une conscience. La conscience n’a ni forme, ni contenu, ni fonction : elle est pur néant et pure liberté. Une ouverture béante sur le monde, un gouffre vertigineux et angoissant. L’Homme, parce qu’il est un être conscient, n’a donc pas d’essence, pas de stabilité, pas de pérennité. Il est condamné à n’être jamais ce qu’il est. Mais qui peut se résigner à n’être rien ?
Le rêve de toute conscience est de coïncider avec elle-même, de se donner la consistance indubitable d’une chose et d’abolir ainsi son angoissante liberté. C’est ce que Sartre appelle la mauvaise foi (pour lui c’est le propre de l’homme que d’être capable de mauvaise foi, c’est-à-dire de se mentir à lui-même sur ce qu’il est vraiment. La conscience peut être en décalage avec l’essence). Par sa conduite exagérément stéréotypée, le serveur veut s’arroger une essence pour échapper à son propre néant. Il « se la joue » garçon de café, comme d’autre jouent au policier irréprochable ou à l’employé modèle, pour se consoler du sentiment de leur propre vacuité.
Mais voila que Jean-Paul se lève pour saluer Simone. Ensemble, ils vont jouer à être Sartre et Beauvoir au Flore ou à la Coupole.
Ça va ? Pas trop la tête en surchauffe ? Tiens, au fait, vous avez remarqué : être ou ne pas être ?/ Naitre (n’être) ou ne pas naitre (n’être)? La naissance est la négation de l’être… à méditer.
Sylvain Métafiot
Source : Article intégrale d’Olivia Gazalé Philosophie magazine n°1 avril-mai 2006
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