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jeudi, 21 juillet 2022

Mise à nu : Rire au temps de la honte de Guillaume Orignac

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En novembre 2017 le New York Times publia une enquête sur Louis C. K. dans laquelle cinq femmes l’accusaient de s’être masturbé devant elles sans leur consentement. Reconnaissant, dès le lendemain, la véracité des faits qui lui étaient reprochés, le scandale enfla sur les réseaux sociaux au point que ses spectacles, ses films, ses séries et toutes ses apparitions publiques furent annulées. Dans le tourbillon d’indignation de la cancel culture, même ses anciennes productions furent retirés des réseaux de diffusion, entérinant la logique marketing du capitalisme moral en tant que « paravent d’une quête de la bonne réputation, préalable à l’écoulement paisible des produits auprès de consommateurs distraits ». Bref, la carrière de l’humoriste s’écroula brutalement.

 

C’est au prisme de cette histoire que le critique Guillaume Orignac en déroule une autre, une grande, remontant au fondement du stand-up américain, celui d’un « élan vital à dire ses vérités les plus intolérables en utilisant le véhicule désarmant du rire ». Des origines qui permettent de comprendre le parcours pour le moins atypique de l’humoriste new-yorkais qui ne fit rien d’autre que de se mettre à nu (au sens figuré) sur scène et dans ses fictions pendant plus de trente ans, dévoilant, en toute transparence et sans la moindre pudeur, ses peurs, ses haines, ses névroses, ses obsessions, ses hontes. Et d’en rire avec les spectateurs. Ce rire que certains lui refusait désormais. Car l’histoire du stand-up américain est lié à cette exposition crue de la honte en public. Au moins depuis un soir de 1955 où, dans un strip-club miteux de Los Angeles, un autre humoriste (comedian) se mis, lui, littéralement à nu devant une audience crapoteuse : il s’agit de Lenny Bruce.

 

Pendant des décennies, les comedians jouaient sur des scènes de vaudeville ou de burlesque des numéros gras et souvent racistes, ne remettant jamais en cause l’ordre des choses. Dès les années 1930 leur liberté d’expression s’élargit au sein des night-clubs tenus par la mafia mais ils subirent les foudres de la justice, bras armé de la société des bonnes mœurs : « Toutes ces ligues de vertu, cette police, cette justice, qui ne pouvaient accepter qu’ils montent sur scène comme ils dansaient en coulisse, drogués, orduriers, obscènes, gays, en feu, en femmes et magnifiques ».

 

En apparaissant nu, les chaussettes aux pieds, ce soir de 1955, Lenny Bruce révolutionna le stand-up en exhumant l’obscénité des coulisses (de la vie américaine) sur scène, devant tout le monde. La religion, les questions raciales et surtout le sexe étaient ses sujets préférés pour confondre l’hypocrisie et la pudibonderie de ses contemporains. Pour lui, le stand-up était « une joute oratoire ininterrompue avec le licite, un dialogue enfiévré avec la Loi, une danse incessante autour des interdits de la vie sociale pour examiner la valeur de ses tabous ».

 

Louis C. K. avait bien retenu les leçons de Lenny Bruce (mais aussi de l’impertinent George Carlin), lui qui fraya avec le politiquement correct et le sérieux des mouvements contestataires des années 2000 en « glissant sa critique sociale dans les habits d’une confession personnelle. Il ne s’agissait plus de parler de l’état de la société, de ses représentations et de ses valeurs, mais de s’en faire l’écho à travers les remous bourbeux de l’âme et du cœur. L’intimité devenait le théâtre d’un immense chaos moral à travers lequel un homme cartographiait les lieux de son intimité. » Ce que ne supportent pas les activistes militants dont la gravité des causes qu’ils défendent, aussi juste sont-elles (la lutte contre l’oppression des minorités par exemple), contamine parfois la « sacralité des scènes de comedy club avec les semelles du plomb social : son goût de la dignité, de la politesse et de l’hypocrisie. Tout ce que le stand-up s’emploie à détruire, dans sa quête renouvelée de l’abjection et du déchet existentiel ». Dans une société où chaque groupe sociaux est prompt à se sentir « offensé » par la moindre « micro-agression » et à s’en indigner bruyamment sur son smartphone, il n’est pas inutile de rappeler que « les comedy clubs restent des églises de l’obscénité verbale, à l’écart des conventions policées du monde ordinaire ». L’humour a un espace propre et il est absurde de le juger sur le tribunal du monde civilisé.

 

De fait, l’œuvre amère et désenchanté de Louis C. K. était difficilement audible et compréhensible pour toute une partie de la population persuadée de sa supériorité morale et intellectuelle, se croyant dépourvue de pensées inavouables, s’inventant un destin sans passion triste ni honte : « L’humour de Louis C. K. est une lanterne. Avec lui, nous acceptons de descendre dans les abîmes de la nature humaine. Et cette nature-là a ses raisons que la raison des dévots ignore. »

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

vendredi, 10 juin 2022

On ne parlera pas de Ozu : L’invention du cinéma de Luc Chomarat

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Après avoir établi la liste des Dix meilleurs films de tous les temps (2017) et narré les aventures d’un livre destiné à être Un petit chef d’œuvre de littérature (2018), Luc Chomarat s’en va, à sa façon et toujours chez les excellentes éditions Marest, nous conter la naissance du cinéma. Un cinéma, naturellement inventé par les frères Lumière en 1895. Déjà parce qu’avec un nom pareil ils ne pouvaient pas ne pas l’inventer. C’eut été ballot de passer à côté de pareil coïncidence. Auguste avait plein d’idées : ajouter du son, se lancer dans le porno, créer le cinémascope, enrichir d’effets spéciaux, mais Louis disait « plus tard ». Quel rabat-joie.

 

Et puis, les effets spéciaux c’était le domaine de Georges Méliès, l’artisan qui inventa Hollywood. Quand il passa prendre l’apéro chez les Lumière il leur en mis plein les yeux avec ses trucage et sa fusée dans l’œil de la lune. De nos jours, on dirait que les frangins avaient le seum.

 

En fait, non, c’est Thomas Edison et son compère William Dickson qui inventèrent le kinétographe en filmant un salut de chapeau en 1890. Edison en avait sans doute marre de faire griller des condamnés à morts sur ses chaises électriques. Mais il y eu aussi Émile Reynaud qui inventa le dessin animé grâce à son théâtre optique et qui, désespéré, jeta toutes ses œuvres dans la Seine. À moins que tout ne débute vraiment avec Louis Aimé Augustin Le Prince, ingénieur de génie disparu mystérieusement dans un train en direction de Paris le 16 septembre 1890. Bref, tout ça est très compliqué.

 

Chomarat c’est un peu le Buster Keaton de la comédie littéraire. Peu de mots, des phrases courtes, un ton pince-sans-rire, moult anachronismes, la recette est simple mais lui seul a le talent pour rendre cette épure hilarante. Entre autres révélations, nous apprenons qu’à l’apparition du cinéma succède très rapidement celle des critiques et des historiens de ce qu’on ne nommait pas encore le 7e art. C’est qu’il fallait bien trouver des choses à dire sur cette nouvelle invention tout en trompant l’ennui. Par exemple, un réalisateur doit-il porter la barbe pour exploser les scores au box-office ? George Lucas étant barbu, on y cause même de Star Wars, sa prétendue « naïveté », sa princesse et ses petites fusées. Plus que de Yasujirō Ozu en tout cas, ça change.

 

Peu avare de son érudition, Chomarat revient sur quelques figures emblématiques du cinéma telles Charlie Chaplin, King Kong, Marilyn Monroe, Alfred Hitchcock ou Bruce Lee. L’on découvre que « Beaucoup d’intellectuels tourmentés, au contact des films de Bruce Lee, ont abandonnés leurs études pour se mettre à la pratique du nunchaku » et que Kim Novak ne portait pas de soutien-gorge dans Vertigo. En revanche, on ne lui pardonnera pas de se moquer d’Eric Rohmer, ça non, il y a des limites à l’indécence. Même si son exégèse de la scène de cul comme hors-champ absolu dans l’œuvre du maître n’est pas dénuée d’intérêt, ça oui.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

lundi, 23 mai 2022

La caste des crypto-puritains : Le monopole de la vertu de Catherine Liu

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Professeure au département des études cinématographiques et visuelles de l’université de Californie à Irvine, Catherine Liu dirige également le Centre pour les Sciences humaines et est souvent invitée dans les colonnes de la revue socialiste Jacobin. Dans Le Monopole de la vertu (Virtue Hoarders. The Case against the Professional Managerial Class) elle montre (comme Orwell en son temps) de quelle façon les élites progressistes américaines (les cadres et professions intellectuelles supérieures en France) mènent une guerre culturelle contre les classes populaires. Une guerre ouverte depuis les années 1970 à travers une série de comportements individuels parés des plus beaux atours moraux : « Lire des livres, élever des enfants, se nourrir, rester en bonne santé ou faire l’amour ont constitués autant d’occasion de démontrer qu’on faisait partie des individus les plus évolués de l’histoire humaine. »

 

Il fut pourtant un temps, dans la première moitié du Xxe siècle, où la classe managériale soutenait la classe ouvrière et les luttes populaires, marchait aux côtés du parti socialiste d’Eugène Debs, militait pour un État fort garant de politiques publiques en faveur des plus pauvres. Un temps où elle valorisait la recherche publique et l’intégrité des universitaires au sein d’institutions indépendantes des marchés et des capitalistes de tout poil. Ce temps semble révolu. La loyauté à changé de camp : « En reprenant à leur compte l’héritage de la contre-culture et sa prédilection pour les innovations technologiques et spirituelles […] les élites managériales ont en grande partie réussit à démolir toute l’infrastructure physique et désormais cybernétique de nos quotidiens pour la reconstruire à leur propre image. »

 

Partant, Catherine Liu explore plusieurs aspects de l’arrogance de la pensée de la classe managériale. L’obsession de nouvelles normes à transgresser conjuguée à l’hostilité envers la culture mainstream permet ainsi d’asseoir leur prétendue supériorité intellectuelle. Une obsession qui trouva son paroxysme dans le célèbre article parodique d’Alan Sokal, « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique », publié en 1996 dans la très sérieuse revue Social Text. Pour ce canular, Sokal fut mis au pilori par ses confrères des cultural studies, de même que la professeure Angela Nagle qui critiquait les apôtres de la transgression dans son essai Kill All Normies : Guerres culturelles en ligne, de 4chan et Tumblr à Trump et l’Alt-Right (2017).

 

La féministe Laura Kipnis, professeure à la Northwestern University, fut également couverte d’opprobre par ses pairs progressistes en dénonçant, dans son ouvrage Le Sexe polémique : quand la paranoïa s’empare des campus américains (2019), le climat de panique morale et de délation dans les universités qui fait fi de toute présomption d’innocence et transforme des commissions d’enquête en tribunaux populaires. Le domaine de la santé et l’éducation des enfants n’échappent pas non plus à l’arrogance de la classe managériale : le néolibéralisme ayant contaminé les politiques sociales de puériculture au profit d’un marché de la parentalité ultra concurrentiel et angoissé où l’enfant est paramétré pour « réussir ».

 

D’une manière générale, « Les élites managériales, de façon consciente ou non, cherchent à humilier leurs adversaires en leur attribuant un incorrigible manque d’intelligence, d’empathie et de vertu ». Il n’est guère étonnant que ce mépris global des gens ordinaire ait poussé ses derniers dans les bras des leaders réactionnaires qui, à la force d’un discours démagogique et d’une propagande conservatrice, ont su instrumentaliser la détestation (bien réelle) du peuple envers les classes supérieures. Sous peine d’un véritable sursaut socialiste politique et économique ce schéma est malheureusement voué à se reproduire.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

vendredi, 15 avril 2022

Victor Moisan : « Le jeu vidéo est un monde miniature qui ouvre des perspectives intimes démesurées. »

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Auteur d’articles et d’essais sur le cinéma et le jeu vidéo (« La saga Yakuza. Jeu vidéo japonais au présent » Third Éditions, 2020) le critique Victor Moisan a publié un ouvrage sur la série The Legend of Zelda, soigneusement illustré par Alex Chauvel : « Zelda, le jardin et le monde » (Façonnage Éditions, 2021). Enseignant et vivant à Kyoto, il établit une lumineuse réflexion sur les liens entre l’art délicat du jardin japonais et l’artisanat complexe de la miniature dans les jeux Zelda, notamment au travers d’Ocarina of Time, premier épisode en 3D de la saga, qui révolutionna autant la façon de jouer par ses mécaniques que celle d’arpenter un monde immersif, symbolique et poétique.

Le Comptoir : Dès les premières pages de votre essai vous montrez une analogie entre le parcours forestier permettant d’atteindre le temple zen Jikō-in, près de la ville de Nara, et les premières heures de jeu d’Ocarina of Time situées dans la forêt du village Kokiri et débouchant sur la grande plaine d’Hyrule. Que signifie un tel cheminement ?

Victor Moisan : C’est une analogie qui cherche à mettre en évidence l’importance des effets scéniques dans la conception de ces deux espaces. Le jardin a beau être réel alors que le level design de Zelda produit une architecture virtuelle, tous deux instruisent une « réception tactile » au sens où l’entend Walter Benjamin, c’est-à-dire que ce ne sont pas simplement des ouvrages à regarder. Plutôt, ce qui y fait œuvre tient au fait qu’il faut en faire l’usage pour l’apprécier.

 

Dans les deux cas, on emprunte un sentier balisé avant de déboucher face à une étendue ouverte, et le sentiment de libération qu’on ressent alors est décuplé par cette épiphanie très préparée. Je trouvais que ce rapprochement évocateur entre l’art du jardin et celui de la construction de mondes vidéoludiques était une bonne introduction à l’approche phénoménologique que je voulais développer dans cet essai.

 

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lundi, 21 février 2022

La dilatation du monde : Vivonne de Jérôme Leroy

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Un typhon s’écrase sur L’Île-de-France. L’eau monte de plusieurs mètres, l’électricité est coupé, la panique générale se diffuse, les morts s’accumulent. Personne n’a rien vu venir, surtout pas les Dingues au pouvoir, engoncés dans le déni de la « balkanisation climatique » et obsédés par leur réformes libérales-autoritaires menées à coups de rangers. L’éditeur Alexandre Garnier non plus n’a pas vu venir la catastrophe. Pendant que les cadavres glissent le long des rues et que son smartphone s’éteint lentement, il se dit que ce serait le bon moment pour entreprendre une biographie d’Adrien Vivonne, le poète qu’il avait édité aux Grandes Largeurs et dont il jalousait non pas la réussite mais le talent profond et simple, couplé à une chaleur humaine, sincère, dénuée de tout ressentiment. Vivonne n’ayant pas donné de signe de vie depuis deux décennies, Garnier va tenter de recomposer le puzzle de sa vie. Le retrouver sera sa rédemption dans un monde qui ne pardonne plus rien.

 

C’est ainsi que débute la quête du poète disparu et le dernier roman de Jérôme Leroy. Mais dans cette (en)quête rien n’est simple. Avec la maitrise narrative qui lui est propre, Leroy éclate le récit entre passé, présent et futur, naviguant entre les époques parcourus par Vivonne, chaque chapitre donnant à entendre la voix de plusieurs personnages dont les destinées sont toutes liées au poète nonchalant : Garnier donc, son ami d’enfance, éditeur envieux et lâche ; Chimène, sa fille « cachée » ayant pris les armes dans une milice néo-païenne sanguinaire, Nation Celte ; Béatrice Lespinasse enfin, la timide bibliothécaire de Doncières, son dernier amour connu. Vivonne semble insaisissable, son œuvre lumineuse étant le reflet d’une vie sensuelle et débonnaire. Un promeneur qui aimait vivre dans les marges, ne s’obligeant qu’à suivre son désir, refusant calmement les injonctions sociales. Une « vie fugitive » parsemée de femmes éblouissantes et amoureuses avec lesquelles il vécu dans « un présent perpétuel aux allures d’éternité ensoleillé »: Lili Vascos, Agnès Villehardouin, Khadidja Lamrani, Estelle Nowak, Béatrice Lespinasse… Les titres (imaginaires) de ses livres sont à eux seul un poème : Les Chambres secrètes, Mille Visages, Mort du tirage papier, Les Filles de Vassivière, Danser dans les ruines en évitant les balles

 

Dans le même élan inventif et truculent, Leroy décrit un monde à feu et à sang faisant penser aux dystopies de John Brunner ou Harry Harrison, une « libanisation » généralisée de l’Europe où des milices paramilitaires s’affrontent pour la conquête de territoires ou de vivres : les ZAD partout !, les fachos de Nation Celte, les Groupes d’Assaut Antifascistes de Nantes, l’Armée Chouanne et Catholique, le Front Socialiste Occitan, les Forces Nationalistes France-Europe, les milices Salafistes du secteur Nord, sans compter l’armée régulière des Dingues au pouvoir. Tous redoutent le Stroke, l’attaque ultime des Apôtres de la Grande Panne (des hackers ultra-radicaux), qui propulsera le monde civilisé à l’âge de pierre, à la manière de Snake Plissken dans Los Angeles 2013 de John Carpenter. C’est dans ce chaos ambiant, alors que l’Apocalypse semble s’abattre avec fracas sur tous les pays du « monde libre », que des petites communautés anarcho-autonomes font leur apparition, disséminés à travers la campagne française jusque dans l’archipel des Cyclades, se désignant sous le terme de « la Douceur ». Des babas-cools d’un genre nouveau qui semblent avoir trouvé le moyen de distordre la réalité grâce aux poèmes de Vivonne… Comme le dit Béatrice à Garnier, la poésie de Vivonne transforme le monde, ou plutôt elle « l’emporte avec nous, dans le temps et dans l’espace », provoquant chez certains lecteurs un « mouvement », un « transport », un « tremblement » : « Chez Adrien, la réalité n’est qu’un mauvais rêve du poème. Un poème est là pour nous amener avec lui dans une autre dimension. »

 

Sous les atours d’un roman d’anticipation sur l’effondrement de notre société, l’ouvrage de Jérôme Leroy est avant tout une ode à la puissance de la poésie. Celle qui permet de résister à l’enlaidissement du monde, d’échapper à l’ensauvagement des rapports humains. Celle qui nous transporte physiquement dans les lieux de notre enfance, qui nous enveloppe de la chaleur de l’être aimé. Celle qui relie la mer et le ciel pour l’éternité, qui ouvre une porte de jardin dérobée, qui nous fait ressentir la texture scintillante d’un lac sur lequel cours les nuages, celle qui caresse les feuilles des arbres les jours d’été brulant. La poésie c’est le bleu-doré d’un pays qui n’existe que dans les rêves. Dans une critique plus vraie que nature, Jean-Claude Pirotte dit à propos de Vivonne que « sa grande affaire n’est même pas de remonter le temps, c’est d’en sortir comme on sort d’une maison qui s’effondre sur vous ». Il est toujours temps d’échapper au réel.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

samedi, 08 janvier 2022

Cimes cinéphiliques 2021

 

 

Qui succède à Michel-Ange d’Andrey Konchalovsky au titre de meilleur film de l'année ? La réponse dans notre habituel top 10, suivi de son flop 10 tout aussi subjectif.

 

Au sommet cette année

 

1) West Side Story de Steven Spielberg : La plus bariolée des danses macabres

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2) Onoda d'Arthur Harari : La solitude du champ de bataille

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3) The Card Counter de Paul Schrader : Le chemin de la rédemption

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4) The French Dispatch de Wes Anderson : La malle à souvenirs d'un pays rêvé

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5) Malcolm & Marie de Sam Levinson : Les duellistes

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jeudi, 30 décembre 2021

La tentation du mal : The Green Knight de David Lowery

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C’est la veille de Noël. Gauvain (Dev Patel), neveu du roi Arthur, se réveille à moitié saoul dans un bordel du château, la bouche encore grasse de vin, le corps engourdit par les ébats nocturnes. Convié, ainsi que les chevaliers de la Table ronde, aux festivités de la naissance du Christ, Gauvain prend place aux côtés de son oncle fatigué lorsqu’un guerrier massif et menaçant – mélange d’homme et d’Ent échappé de la Terre du Milieu – fait son apparition et lance un défi à l’assemblée. Vierge de toute gloire, le jeune Gauvain relève la bravade… Débute ainsi une quête mystique qui mènera le chevalier novice aux confins nordiques du royaume, à la recherche d’une mystérieuse chapelle verte, lieu d’un ultime affrontement. Mais il devra traverser sept épreuves pour éprouver son courage et sa vertu, s’éloignant toujours plus du monde des hommes à mesure qu’il approche de son but.

 

Voilà des mois que le nouveau film de David Lowery fait trépigner d’impatience les cinéphiles qui – la faute à un studio excessivement gourmand – devront très certainement s’asseoir sur une sortie en salles françaises. Ce qui n’enlève en rien à la sidération de l’expérience proposée. The Green Knight est à la croisée de l’héroic-fantasy et du conte introspectif, en opérant une relecture d’un classique de la littérature médiévale. Le film est en effet adapté du roman de chevalerie Sire Gauvain et le Chevalier Vert datant de la fin du XIVe siècle. On remarque tout d’abord que le personnage de Gauvain tranche avec le parangon de vertu communément décrit dans la légende arthurienne. Le chevalier courtois, brave et mesuré devient à l’écran un débauché prétentieux et hâbleur. Ce n’est qu’au terme de son voyage initiatique, après avoir affronté brigands, revenants et autre manifestation surnaturelles, qu’il abandonnera sa vanité pour accepter son sort avec honneur et dignité. Son combat le plus âpre étant celui qu’il livre à son âme torturée.

 

D’un point de vue formel David Lowery articule assez brillamment la mise en place d’une ambiance gothique dont le mal semble imprégner tant le château fort que la nature environnante, à l’image du Dracula de Francis Ford Coppola (1992) ; que l’insistance sur l’expressivité douloureuse des visages souvent filmé en gros plans, à l’instar de La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer (1927). Moins versé dans les apories arty et toc que A Ghost Story (2017), le réalisateur favorise une aventure au rythme contemplatif, aux plans lents et recherchés, que viennent enrichir des visions fantastiques et mémorables (une marche de géants dans la brume, une revenante à la recherche de sa tête, une hallucination d’un avenir sanglant…) tranchant avec le réalisme du Dernier Duel de Ridley Scott (2021), l’ironie désopilante du Kaamelott d’Alexandre Astier ou la bouffonnerie affligeante du Roi Arthur de Guy Ritchie (2017). La superbe photographie d’Andrew Droz Palermo, tout en frimas inquiétants, nature pourrissante et atmosphère onirique venant renforcer l’inquiétant mystère d’une œuvre grave et poétique, marquée du sceau de la magie noire.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

mardi, 14 décembre 2021

Gabriela Trujillo : « Ferreri dépeint la cruauté inhérente aux individus »

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Gabriela Trujillo est historienne du cinéma et essayiste. Actuellement directrice de la Cinémathèque de Grenoble elle a consacré un livre au réalisateur italien Marco Ferreri : « Marco Ferreri, le cinéma ne sert à rien » (éditions Capricci, 2020). L’occasion de revenir sur le parcours d’un cinéaste sulfureux et occulté (ses 35 films étant difficilement visibles) qui s’est frotté à tous les abcès de son époque – sociaux, politiques, religieux ou artistiques – pour les faire éclater dans un grand rire aux accents de fin du monde. Une œuvre grosse de fictions aberrantes et cruelles qui s’attira logiquement les foudres des autorités conservatrices, ainsi que les hurlements de spectateurs outrés faisant mine de découvrir que la vie, en somme, n’est qu’une farce grotesque et absurde.

Le Comptoir : Un des événements cruciaux dans la carrière de Marco Ferreri (1928-1997) fut sa rencontre avec l’écrivain espagnol Rafael Azcona dans les années 1950. Est-ce lui qui l’a poussé dans une veine ouvertement satirique ? Comment le public et les autorités espagnoles ont-elles réagi aux deux films qu’ils ont réalisés ensemble ?

Gabriela Trujillo - Marco Ferreri.jpgGabriela Trujillo : À l’arrivée de Marco Ferreri à Madrid, Rafael Azcona est déjà un journaliste satirique établi au sein de l’équipe de La Codorniz, une revue qui se distinguait par une veine irrévérencieuse, toujours à la limite de l’anti-franquisme. Azcona avait publié des récits, un roman, dont Ferreri veut absolument produire l’adaptation. Les deux se rencontrent alors, Ferreri envisageant un film pour lequel manquent à la fois le réalisateur et l’argent. Azcona, voyant que Ferreri est un producteur fauché, lui propose de devenir plutôt réalisateur du projet, afin de faire appel à un vrai producteur qui, lui, saurait trouver de l’argent.

 

Ferreri dirige donc son premier film, El pisito (L’appartement, 1959), d’après un récit d’Azcona. Par la suite, après l’échec de son deuxième film Los chicos la même année (écrit par Leonardo Martin), le cinéaste italien revient travailler avec Azcona pour une perle de sa première période, le très remarqué El cochecito (La Petite Voiture, 1960). C’est surtout avec ce troisième long métrage que Ferreri s’attire les foudres de la censure franquiste, à cause de la figure de ce vieillard indigne qui veut tuer sa famille afin de s’acheter une voiturette pour rejoindre ses copains handicapés.

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mardi, 23 novembre 2021

Le Marché contre la société : La mentalité de marché est obsolète ! de Karl Polanyi

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Dans ce bref essai publié pour la première fois en 1947, l’économiste austro-hongrois Karl Polanyi (1886-1964) décortique en à peine dix chapitres les idées simplistes et les valeurs utilitaristes du capitalisme libéral solidement incorporées dans l’économie humaine depuis l’avènement de la Révolution industrielle. L’enjeu civilisationnel étant cependant, à l’Ère de la Machine, de « chercher une solution au problème de l’industrie elle-même » et pas uniquement aux « problèmes du capitalisme ».

 

L’apparition de la doctrine du laisser-faire, remplaçant les marchés isolés d’antan par un système de marché autorégulateur, donna naissance à un nouveau type de société dans laquelle une « sphère économique » fonctionne de manière autonome en déterminant la vie du corps social : « Un processus qui s’autorenforce fut enclenché, au terme duquel le modèle autrefois inoffensif du marché a été transformé en une monstruosité sociale. » Une des conséquences brutales – et inédite – de ce bouleversement fut de faire de l’homme et de la nature des marchandises : « En achetant et en vendant librement le travail et la terre, on leur imposa le mécanisme de marché. » La nouveauté du capitalisme libéral est ainsi d’immerger la société dans la sphère économique, notamment, via l’organisation de la production, en transformant deux motivations humaines essentielles – la faim (chez le travailleur) et le gain (chez l’employeur) – en des motivations d’ordre purement économique. Partant, il créa l’illusion que le déterminisme économique était une loi générale pour toute les sociétés humaines.

 

Or, cette idée est mensongère car c’est oublier que l’homme possède bien d’autres motivations majeures (traditions, devoirs publics, engagement personnel, pratiques religieuses, obligations juridiques, sens de l’honneur, respect de soi, etc.) et qu’en général « l’économie de l’homme est immergée dans ses relations sociales ». Dans le système mercantiliste, par exemple, le travail et la terre étaient réglementés par des institutions publiques, des coutumes, des décrets, des guildes, etc. s’inscrivant dans le système organique de la société.

 

Remontant plus avant, Polanyi cite plusieurs travaux en économie des sociétés primitives (Bronislaw Malinowski, Richard Thurnwald, Herskovits…) détruisant le mythe du sauvage individualiste, de sorte que « l’idée qu’on puisse rendre universelle la motivation du profit ne traverse à aucun moment l’esprit de nos ancêtres ». L’étude de l’anthropologie sociale contredit, par ailleurs, l’assertion d’une seule détermination économique qui supplanterais toutes les autres : « La créativité institutionnelle de l’homme n’a été suspendue que lorsqu’on a permis au marché de broyer le tissu social pour lui donner l’apparence uniforme et monotone de l’érosion lunaire ».

 

De fait, les déterminations des hommes étant multiples il serait possible de garantir de manière institutionnelle les libertés individuelles issues de l’économie de marché (liberté de conscience, liberté de parole, liberté de réunion et d’association…) tout en se débarrassant des libertés néfastes (liberté d’exploiter son prochain, liberté de réaliser des profits personnels sans retombées pour la société, liberté de s’accaparer les innovations techniques, liberté de spéculer sur les désastres sociaux ou les catastrophes écologiques…). Polanyi plaide, en somme, pour « la diversité retrouvée des motivations qui devraient inspirer l’homme concernant son activité quotidienne de producteur, pour la réabsorption du système économique dans la société et pour l’adaptation créatrice de nos modes de vie à un environnement industriel ».

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

mercredi, 03 novembre 2021

Les ruses des femmes : Contes libertins du Maghreb de Nora Aceval

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C’est dans les villages des Hauts-Plateaux d’Algérie, dont elle est native, que Nora Aceval a recueilli ces petites histoires licencieuses et drôles, racontées entre femmes pour se moquer de la bêtise et de l’assurance satisfaite des hommes. Ces femmes, nomades ou paysannes, se transmettent ces contes de génération en génération en se les racontant sur la place du marché, dans les bains publics, lors des fêtes ou des mariages. Qu’elles soient vieillardes ou dans la fleur de l’âge, elles font ainsi circuler une parole libre et enivrante, sans se soucier de la morale religieuse, des tabous familiaux ou des injonctions politiques. Car les femmes de ces contes mettent leur intelligence retors au service de leur plaisir sexuel, préférant la compagnie des jeunes et beaux amants sachant les satisfaire aux barbons cupides, jaloux et impuissants qui leur sert de maris.

 

Pourtant, les hommes des villages aussi connaissent ces histoires, moyennant parfois des versions altérées racontées en baissant les yeux, un petit rire étouffé s’échappant du coin des lèvres. Ils se doutent bien que les femmes sont trop malignes quant il s’agit de leur échapper : « Les hommes oublient que les femmes parviennent toujours à leurs fins. Par-delà les murs, les mers et les montagnes » lit-on au début de la nouvelle Le double des clefs. Par ailleurs, dix vies ne suffiraient pas à consigner tous les stratagèmes dont elles sont capable. C’est pourtant la tâche que s’est assignée Nora Aceval depuis plus de vingt ans, récoltant et traduisant de l’arabe au français ces petites fables provocantes.

 

On trouvera ainsi dans ce recueil la drôle d’astuce d’une jeune fille non vierge pour éviter le scandale lors de sa nuit de noce (Le lézard de la virginité) ; la manie d’un homme qui aime entendre sa femme se soulager au lit (La pisseuse) ; le déguisement incongru d’un autre pour rejoindre sa bien aimée (La vieille tante) ; la fâcheuse tendance d’un mari qui montre son sexe à sa nouvelle femme à chaque nuit de noce et qui la répudie dans l’instant (La cacahuète) ; l’histoire d’un sultan et de ses sept filles qui prennent du bon temps en son absence (Les sept vierges du sultan) ; le secret d’un homme pour faire jouir sa femme (L’imam et l’ivrogne) ; la lâcheté d’un mari qui refuse de défendre sa femme (Les trois coups) ; la vengeance de la femme d’un vieil aveugle avare et tyrannique (Aïcha la rugueuse) ; la ruse d’un Taleb pour chasser le mauvais sort d’une de ses clientes et la faire sienne par la même occasion (Le grimoire magique) ; ou encore la malice d’une femme qui fait croire à son mari qu’un palmier est posséder par un djinn (Le palmier de la fornication).

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir