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mardi, 16 janvier 2018

Satire à vue : Vie et faits du fameux chevalier Schenapahnski

Le Comptoir, Sylvain Métafiot,Vie et faits du fameux chevalier Schenapahnski, Satire à vue,Georg Weerth, Editions RN,Sonnez hautbois, résonnez musettes, faites place à sa seigneurie, le chevalier Schenapahnski ! De ce roman satirique, rédigé au cœur du Printemps des peuples par Georg Weerth (1822-1856), se dégage un humour, une intelligence et une verve tout simplement exquis. Un voyage truculent à travers l’Europe où – des contrées de Silésie aux salons viennois, des champs de bataille espagnols à une île perdue en mer du Nord, du banquet du Gürzenichde de Cologne au parlement de Francfort – la quête de gloire, de femmes et de picaille donnent lieu à des situations aussi absurdes qu’hilarantes. Fameux, le chevalier l’est assurément. Et coureur aussi, joueur, volage, sans oublier querelleur et magouilleur, avec une pointe de friponnerie et d’avidité. Schenapahnski a la prestance d’Errol Flynn, la naïveté de Don Quichotte, la folie de Münchhausen et le charme ineffable de Jean Rochefort. Il séduit les épouses aussi élégamment qu’il les détrousse, mais s’enfuit toujours d’un pas leste quand les maris sortent fleurets et pistolets. À travers les péripéties du chevalier, c’est toute la bonne société du XIXe siècle qui est tournée en dérision, des bourgeois repus aux aristocrates cornus en passant par les généraux ballonnés, les politiciens demeurés et les comtesses ratatinées.

 

Collaborateur de Marx et Engels au sein de la Nouvelle Gazette rhénane où parurent, sous forme de feuilleton entre août 1848 et janvier 1849, les aventures de Shenapahnski, Georg Weerth ne doit sa mince renommée qu’à son poème La Chanson de la faim. Il fut emprisonné trois mois pour avoir “diffamé” le prince Felix Lichnowsky – inspirateur, bien malgré lui, du fieffé chevalier. Satiriste contrarié et révolutionnaire convaincu, Weerth jugeait ses récits moins importants que ceux de Marx, se reprochant d’écrire de « mauvaises plaisanteries pour arracher un sourire falot aux ganaches patriotiques ». La frivolité de sa plume était pourtant trempée dans la plus rouge des indignations : « Et nous en ririons encore si les cadavres des prolétaires de Paris, Vienne et Berlin ne nous ricanaient au nez, de balles criblés, par cet amas rutilant de princes “amis des peuples”, par ces serviles serviteurs et ces dupes de représentants du peuple ; si ne remontaient pas jusqu’à nous les râles des Polonais piétinés, les cris à l’aide des Hongrois torturés et les cris de rage de la Lombardie dévastée par cet écheveau de garanties hypocrites, de mensonges éhontés. »

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

 

Sylvain Métafiot

mercredi, 22 novembre 2017

Habiter le temps et l’espace

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Article initialement publié sur Le Comptoir

 

Penseur fondamental de l’écologie politique, ami de longue date de Jacques Ellul avec lequel il s’engagea dans la mouvance personnaliste, Bernard Charbonneau décrit dans L’homme en son temps et en son lieu, comment l’accélération du temps et la concentration de l’espace mettent à mal la liberté humaine. Une critique radicale du système technicien et du développement industriel à l’époque soi-disant bénie des “Trente Glorieuses”. Enrégimenté dans la civilisation techno-industrielle, l’homme moderne, mû par une soif de vitesse, cherche inlassablement à gagner du temps, à fuir le présent, se cognant aux murs d’une société surpeuplée et dépersonnalisante dans laquelle l’espace vital réel s’amenuise dangereusement : « Dans un monde toujours plus uniforme, nous sommes condamnés à être de plus en plus superficiels. »

 

Alors qu’un certain nombre de ses ouvrages restent encore inédits, il faut rendre grâce aux éditions RN d’avoir exhumé ce texte, rédigé en 1960, d’une brièveté inversement proportionnelle à la densité de sa prose. À sa lecture c’est une évidence : penseur d’une rare érudition, Charbonneau n’en était pas moins poète. Son écriture est portée par un souffle lyrique venu des âges anciens. Rares sont les penseurs de cette trempe qui savent allier les références historiques, bibliques et littéraires à l’analyse sociologique complexe avec une telle aisance.

 

Et si certains doutent encore de la puissance imagée de sa langue, voilà de quoi balayer leur méfiance : « Qui prend son temps, en découvre dans cet arrêt le mouvement : l’individu trop pressé ne peut plus mesurer la profondeur de l’urgence. Et qui savoure l’instant sait bien que l’amertume de sa fragilité en est le sel ; il nous atteint si vivement parce que sa douleur nous blesse ; sa lumière est éblouissante parce qu’elle est celle d’un éclair. La conscience seule donne toute sa force à l’instant en nous éveillant à sa présence, mais elle nous apprend qu’il passe, et de ce mouvement il vit. Ainsi, pas plus que le Ciel ne détruit la Terre, l’Éternité ne détruit l’instant ; elle est le sang qui anime sa chair, l’esprit dont son corps frémit. »

 

Sylvain Métafiot