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lundi, 12 avril 2021

L’individu et le sacré : Destin de l’homme dans le monde actuel de Nicolas Berdiaeff

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Poursuivant son travail d’analyse critique du monde moderne, le philosophe russe Nicolas Berdiaeff examine ici la place de l’homme sous l’autoritarisme montant des régimes politiques européens dans les années 1930 (l’ouvrage date de 1936). En scrutant particulièrement les coups de boutoir incessants de l’Allemagne nazie et de la Russie soviétique, il fait le constat amer un double mouvement, l’un entraînant l’autre dans sa chute : la déshumanisation des hommes et le déclin de la spiritualité. Ce n’est plus la liberté qui guide les hommes mais la contrainte policière, la servitude collective, la discipline matérialiste. Submergée par la propagande des concepts de race, de nationalité, de sens de l’histoire, de culture de masse ainsi que par un arsenal de techniques nouvelles, la dignité humaine se dissout dans le bain de sociétés impersonnelles et tyranniques. « C’est avec une grande facilité que la masse se prête à la suggestion et tombe à l’état de possession collective », analyse-t-il en constatant que l’Allemagne hitlérienne et la Russie communiste, à défaut de pain, gavent leurs citoyens de spectacles autant que de haine en agitant les spectres du Juif, du sous-homme, de l’ennemi de classe ou du saboteur.

 

Si la conscience morale personnelle est remplacée par une conscience collective, enrégimentée et militaire, il rappelle que « l’homme a toujours eu des instincts grégaires » et que seule une minorité a été capable de pensée originale personnelle et créative. D’où sa déploration du système démocratique formel qui reproduit les façons de penser routinières et moyennes des individus. Partant, opposer fascisme et démocratie lui semble superficiel si l’on considère le régime fasciste comme « la mise à jour de la dialectique démocratique », voire, en poussant le bouchon plus loin, « le résultat de la doctrine de la souveraineté du peuple de Jean-Jacques Rousseau ». Pour Berdiaeff, le caractère sacré et infaillible de la volonté du peuple souverain est un mythe analogue au mythe marxiste de la sainteté et de l’infaillibilité du prolétariat.

 

Défenseur d’une conception aristocratique de la culture Berdiaeff fustige par ailleurs le nationalisme en tant que « culte paien de la race, mais aussi une dévotion idolâtre envers le pouvoir », imposant un art officiel : « On ne peut pas créer consciemment et sur commande un art ou une philosophie nationale, il faut aimer la vérité, la connaissance, la beauté pour elles-mêmes. » Mais Berdiaeff s’en prend aussi aux chrétiens, responsable de la dé-spiritualisation du monde. La doctrine chrétienne de justice universelle ayant trop souvent été dénaturée par des institutions cléricales véreuses et des fanatiques intolérants ennemis de la science et du progrès, et professant davantage l’amour de Dieu que l’amour des hommes. En adoptant une attitude cruelle et inhumaine, le christianisme s’est aliéné les oppressés, les travailleurs et tous ceux cherchant à bâtir un ordre social plus juste et plus humain. En somme, « On est parvenu à rendre le christianisme ‘bourgeois’ ». Attaché à l’église orthodoxe russe, Berdiaeff estime pourtant que seule une renaissance religieuse peut permettre à l’homme de se régénérer sans sombrer dans la bestialité. La révolution qu’il appelle de ses vœux (un « socialisme personnaliste ») est donc spirituelle et morale et devra « placer la personne humaine au-dessus des idoles de la production et de la technique ». Néanmoins, et c’est essentiel, cette renaissance spirituelle sera conditionnée par l’abolition première de la misère sociale et l’esclavage économique de l’homme.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

mardi, 06 avril 2021

L'angoisse devant l'abîme

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« Mon cerveau, habitué jusqu'alors à penser en dimensions européennes, embrasse les formes grandioses des temples de Lahore, amalgame le sphinx égyptien au dragon chinois ; il écrit avec les formidables masses d'où provinrent les Pyramides, il pense dans les termes pleins et majestueux du sanskrit, dont chaque mot est un organisme vivant, car un processus mystique, pangénétique, en a fait un être, un organe sexuel géant à la force génésique incommensurable qui créa toute langue et toute pensée : une synthèse du Logos et du Karma - le Verbe de Jean, le Verbe devenu chair.

Et je me livre à une folle débauche de fantasmagories spatiales. Je suis un roi assyrien, ma haute tiare va jusqu'au ciel, ma robe, tissée de lumière est de brocart aux couleurs vives ; dans mon char frappé du croissant, je survole la misère de l'Europe, investi d'un pouvoir grandiose et d'une magnificence qui jadis jeta les esclaves à terre, le front dans la poussière et l'ordure.

Oui, j'aime la majesté muette, babylonienne, où les mots étaient rares et précieux car ils naissaient d'un acte formidable et terrible.

Oui, j'aime la violence native, titanesque, du sentiment de puissance, qui se rit des dieux, qui subjugua les hommes et le règne animal, qui fit flageller l'océan et jeter dans les fers des pays inconnus.

Oui, j'aime le fier défi de la folie, j'aime de l'homme biblique l'orgueil à la dureté de granit, né de dents de dragon, qui provoque un Dieu féroce d'un rire sardonique et, pour la première fois, ose l'outrager du nom de Satan-Jéhovah, qui arrache un rocher à la terre pour le lancer contre le ciel, contre le front d'airain du meurtrier terrible qui tourmente l'engeance faite de ses propres mains en représailles de péchés que lui-même lui a inoculés.

 

[...]

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