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dimanche, 06 décembre 2009

Populisme et démocratie participative

La polémique suscitée par le résultat du référendum suisse sur l'interdiction des minarets a fait le tour du monde. Un pays à la neutralité légendaire a, par la voie démocratique et avec une abstention faible, prouvé que la peur de l'Islam est bien réelle en Europe. Beaucoup de politiques français ont vite réagit pour dire qu'un tel résultat serait impossible en France, hélas les sondages récents sont moins catégoriques: selon un sondage IFOP pour Le Figaro 46% des français voteraient comme les suisses, 40% voteraient contre l'interdiction et 14% se sont abstenus.


Je n'ai pas pour habitude d'avoir une confiance aveugle envers les sondages (ils se sont largement trompés en Suisse) mais je dois dire que ce résultat me paraît plus que crédible. L'islamophobie est très présente en Occident et la France n'y échappe pas. Même si les attentats islamistes, une des causes majeures de cette peur, n'ont pas touchés la France depuis longtemps ils ont tout de même marqués nos esprits. La différence entre musulmans modérés et islamistes radicaux a beau être sans cesse répétée dans les médias cela ne suffit pas à stopper une peur irrationnelle de l'autre. Un sondage BVA commandé par Canal+ a d'ailleurs révélé que 44% des français trouvent la religion musulmane plus inquiétante que les autres.


Société

 


Pour ce qui est du référendum suisse en lui-même, d'autres éléments sont venus accentués cette peur de l'Islam. Tout d'abord, la campagne des partis populistes a été rude et a joué habilement sur les peurs que suscitait déjà l'Islam. L'affiche de l'UDC montrant des minarets en forme de missiles sur le drapeau suisse à fait le tour du monde, mais ce parti n'en était pas à son coup d'essai. Le magazine 66 minutes avait consacré un dossier aux techniques de manipulation de ce parti:

En plus de jouer sur les peurs, l'UDC a aussi joué sur l'amalgame. Ce référendum a été pour beaucoup l'occasion de s'exprimer sur le port du voile, l'excision et les mariages forcés, les populistes faisant un rapprochement systématique entre Islam et mauvais traitement des femmes. Mais l'UDC ne s'est pas non plus privé de mentir en laissant entendre que ces minarets feraient l'objet d'appels à la prière.


Si les suisses ont peut-être plus peur que les français de la religion musulmane c'est aussi à cause de l'image qu'elle a là-bas. Outre les déboires du fils de Mouammar Kadhafi, il y a une personne qui se veut représentante de l'Islam en Suisse: Tariq Ramadan. Ce philosophe musulman, relativement connu en France, est souvent accusé de double discours (voir la vidéo accablante ci-dessous) par des intellectuels de tous bords et, selon moi, à juste titre. Ce double discours portant à la fois sur la condition féminine (plus particulièrement la lapidation)et sur sa lecture du Coran. A noter que si il représente cette religion en Suisse ce n'est que par sa médiatisation et en aucun cas par la décision des musulmans suisses qui sont, eux aussi, partagés sur son cas. Il est également soupçonné par ses détracteurs d'être très proches des idées de son grand-père Hassan el-Banna (fondateur des Frères musulmans). Face à une telle image de l'Islam, il est en effet difficile de rester objectif... Surtout pour un pays aussi paisible que la Suisse, qui n'a nulle envie de voir se développer des tensions sur son territoire.
La retenue de deux Suisses en Libye depuis seize mois n'arrange d'ailleurs pas les choses.


Si les raisons de ce résultats peuvent paraître compréhensibles cela ne nous empêche pas de nous poser des questions sur l'avenir de l'Islam en Europe. La question de départ, malgré son détournement, était bel et bien la construction de nouveaux minarets. Alors quel problème peut bien poser à une population la simple construction d'un bâtiment ? Car il s'agit bien de cela ! En Europe les minarets sont tous muets et servent uniquement à donner une visibilité à la mosquée. Mais c'est justement cette visibilité qui, selon moi, gène. Le problème du voile et à peu de chose près le même, il s'agit là de questions relevant de la visibilité d'une religion que beaucoup préféreraient ne pas voir (cf le sondage BVA).  
Pourtant quand cette religion est vue cela ne pose pas de problème.


La grande mosquée de Paris est en place depuis 80 ans, avec son minaret de 33 mètres. Le magazine C dans l'air de France 5 avait inséré un bref reportage sur cette mosquée au cours d'un débat sur le vote suisse, montrant bien que le voisinage n'en souffrait aucunement. La dite mosquée est même un lieu d'accueil multi-culturel avec hammam, restaurant et visites guidées.


Mais outre le problème de la place de l'Islam dans notre société, ce référendum a soulevé une autre question importante: les limites de la démocratie. L'abstention a été faible, le vote a été totalement démocratique, mais un grand nombre (pour ne pas dire tous) d'hommes politique et d'intellectuels voudraient qu'il soit refait.

Au prétexte que les suisses auraient "mal voté". La question s'était d'ailleurs déjà posée avec le non irlandais au traité de Lisbonne... Alors peut-on laisser le peuple choisir par lui-même? La logique démocratique veut bien entendu qu'il soit maître de son destin, mais l'usage du populisme et de la démagogie nous pousse à un constat évident: le peuple est incapable d'objectivité sur des thèmes aussi émotionnels. A titre personnel je n'ai jamais cru que le peuple pouvait faire preuve de rationalité, les mouvements de foule étant par définition irrationnels et les citoyens n'étant pas tous informés de l'ensemble des enjeux. Pour finir sur ce triste constat je ne peux qu'appuyer ma pensée sur celle de Rousseau: "On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours : jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe ; et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal".


A noter que mon raisonnement concerne uniquement la démocratie participative consistant à consulter le peuple sur des questions de société. En ce qui concerne les élections démocratique c'est tout à fait différent, le scrutin ne portant pas sur un seul thème mais sur une idéologie d'ensemble.

 

Illustration de toad, merci à lui

publié par Axeland : http://miroir-politique.eklablog.com/populisme-et-democra...

merci encore à Toad et Axeland de contribuer à faire de MPC un lieu de débats !

 

Commentaires

 

Une contribution bienvenue au débat, celle de l'intellectuel Abdelwahab Meddeb, interwievé par Lausanne Cités hebdo et reproduit par le site de l'UFAL (L'Union des Familles Laïques) :


Le vote suisse continue de provoquer des réactions dans le monde entier. On parle notamment de vote raciste, islamophobe. Qu’en pensez-vous ?

Islamophobe, oui, d’une islamophobie qui puise au fondement de l’Europe, laquelle par deux fois s’était sentie agressée par l’islam : au VIIIe siècle et au XVIe. Il s’agit du syndrome de Poitiers (732) et de celui du siège (1529) et de la bataille (1682) de Vienne. La première vague incarne la peur des Arabes, la deuxième, celle des Turcs. La première vague fut contenue par les Croisades et la Reconquista, ces guerres saintes mimétiques du Jihâd. Et la deuxième a été une épreuve des empires allant vers l'État-Nation. Il s’agit donc d’un fantasme qui opère inconsciemment ou est instrumenté par des idéologies qui prônent l’hostilité contre l’étranger.

Le point de départ de toute cette affaire, c’est la construction ou non de minarets. Ceux qui sont à l’origine de l’initiative ont évoqué le minaret comme un symbole politique, de conquête, et non un symbole religieux. Où se trouve la vérité ?

Le minaret est un symbole religieux et politique. Par lui s’exprime et se diffuse l’appel à la prière. Face au tocsin des chrétiens et au sofar des juifs, l’islam s’est distingué par le recours à la voix. Le minaret symbolise en tant qu’élévation l’Ascension du Prophète de l’islam et sa visite des cieux. Dans ses réussites monumentales, cette tour représente aussi l’ambition universelle et conquérante d’une religion et d’un empire. C’est pour cela que les créateurs de minarets se sont inspirés de toutes les érections des empires antérieurs (le phare d’Alexandrie, les obélisques de l'Égypte pharaonique, les tours de Babel).

Derrière les minarets, il y a évidemment l’Islam. C’est lui qui est directement visé par le vote suisse. L’Islam fait peur. A juste raison ?

Même faible, l’islam fait peur. C’est le fantasme de Poitiers et de Vienne que réveille l’islam agressif des intégristes d’aujourd’hui. En outre, démographiquement, l’islam dispose d’une population jeune face à une Europe ne cessant de vieillir avec des taux de natalité inquiétants pour certains pays. Les médias jouent de ces contrastes producteurs d’antagonismes efficaces pour une information dramatisée.

Que doivent faire les musulmans installés aujourd’hui en Europe ? Mieux communiquer, aller à la rencontre de l’autre ?

Les musulmans doivent maîtriser les ressorts de l’identité à double détente ; ils devraient laisser leur différence s’exprimer dans l’enceinte de leurs demeures et de leurs temples et se conformer aux us et coutumes présents dans l’espace public pour vivre l’égalité devant la loi faite pour tous les citoyens. Pour jouir de ces droits il leur faut se conformer aux devoirs qu’elle recommande explicitement mais aussi implicitement.

Et se couler dans le monde laïc européen en faisant sa révolution des Lumières?

Les musulmans en général, et particulièrement en Europe doivent se démarquer du mot d’ordre islamiste qui veut islamiser la modernité (c’est le projet d’un Tariq Ramadan) pour retrouver les idées des maîtres du réformisme qui ont entrepris de moderniser l’islam. Et la modernisation de l’islam ne peut se faire hors les principes des Lumières qui apporteront la sécularisation et transformeront l’islam en une religion de l’intériorité, proposant un accès au divin pertinent dans un cadre laïc. Et le fonds spirituel du soufisme peut aider à ces mues et métamorphoses qui éloigneront l’islam de toute prétention au politique et au juridique.

Comment faut-il réagir par rapport aux problèmes pratiques posés par ceux qui veulent imposer de règles particulières, notamment aux filles, dans le cadre de vie républicain (port du voile lors des leçons, non participation des filles aux cours de natation, etc…)

Tocqueville disait qu’une religion dépérit en temps de démocratie si elle ne s’adapte pas à l’évolution des mœurs. Il le disait pour le christianisme de son temps. Cette remarque s’applique aujourd’hui à l’islam, en Europe. Il faut être ferme pour l’application de la loi à laquelle tout citoyen doit se conformer.

Et la burqa ? On laisse aller ou on interdit ?

L’intrusion de la burqa dans le paysage urbain européen est un scandale. C’est une provocation. Avec le dispositif juridique existant, il y a moyen d’agir. Le port de la burqa empêche la reconnaissance du citoyen comme sujet identifiable. L’autorité publique est en droit de réclamer l’accès au visage hermétiquement caché pour reconnaître les identités dans la vie courante comme à travers le rapport du citoyen avec les services (administratifs, commerciaux, de transport, scolaires, hospitaliers, etc…)

Dans le fond, ne peut-on pas dire, paradoxalement, que le vote des Suisses a permis de lancer un débat nécessaire sur cette question, ici comme ailleurs en Europe?

C’est incontestable. Nous devons parler à tête reposée du contentieux historique entre l’Europe (enfantée par la chrétienté) et l’islam. Il faut mesurer la part du fantasme pour apprécier la violence qui nous vient aujourd’hui de l’islam. L’islam constitue une épreuve pour la sécularisation et la démocratie. En interdisant les minarets, les Suisses font du théologico-politique, ils régressent par rapport à la sécularisation ; et pour répondre à l’islam, il se font les contemporains de son archaïsme, c’est-à-dire, qu’ils font de la politique avec de la religion. En plus, par ce vote, les Suisses ne se conforment pas à l’article XVIII de la déclaration universelle des droits de l’homme votée à l’ONU en 1948. Citons cet article : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » Si le vote suisse déshonore cet article, le contenu de cet article pose aussi des problèmes aux musulmans dont la loi condamne à mort l’apostat. C’est là que la réciprocité peut être mise en jeu. Aux musulmans en tant qu’individus, on peut exiger l’adhésion personnelle à tous les termes de cet article s’il veut qu’on respecte sa pratique. Et aux États musulmans qui critiquent le vote suisse, il est aisé de réclamer le respect de cet article malmené chez eux. Leur propre fanatisme les disqualifient : ils n’ont aucune leçon à donner.

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