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lundi, 16 octobre 2017

Le croisé des lettres

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Article initialement publié sur Le Comptoir

 

À l’occasion du centenaire de la mort de Léon Bloy, articles, colloques, ouvrages et tables rondes fleurissent dans le paysage littéraire français. Il faut également compter sur la biographie d’Emmanuel Godo, professeur de littérature à Henri-IV : Léon Bloy Écrivain légendaire. Lui qui avait déjà consacré des essais à Barrès, Hugo, Huysmans ou Nerval, s’attaque désormais au vieux de la montagne, « le maître absolu des belluaires, des rouleaux compresseurs, des mastodontes ».

 

Rabroué par les journaleux de son époque, méprisé par ses confrères écrivains, moqué par les éditeurs parisiens, Bloy ne s’est jamais rendu, s’acharnant à lutter contre la bêtise de son temps avec l’obstination d’un enragé de la plume, s’abattant de toute sa masse hirsute et noire sur la médiocrité satisfaite de ses contemporains. Profondément désespéré, tirant sa force des larmes et de la douleur, Bloy ne fut pourtant jamais pessimiste : « Je n’estime que le courage sans mesure et je n’accepterai jamais d’être vaincu, – moi ! » clame-t-il dans son journal. Car chez lui « le désespoir le plus noir jouxte l’espérance la plus lumineuse » et ce frottement des extrêmes sensibilités provoque un embrasement de colère que le flot des jérémiades modernes n’a jamais pu éteindre. L’indignation de Bloy face à l’approbation du monde tel qu’il ne tourne pas rond est totale et inextinguible. Les tartuffes de l’Église lui donnent la nausée, les dévots du positivisme hérissent ses sourcils, les jaspineurs des lettres crispent ses poings. Bloy est un moine-soldat échappé des croisades, un « chrétien des Catacombes » venu rosser les ventripotents bourgeois de son siècle par l’ardeur infinie de son verbe.

 

Barbey d’Aurevilly ne s’y trompait pas en décrivant son enthousiasme révolté : « Vous l’avez profond, embrasé, continu, sans flammes éparses, mais plus concentré que s’il s’en allait par flammes, mais mouvant comme le feu du soleil, dans son orbe, ce fourmillement brûlant qui le fait astre, même quand il n’a pas ses rayons ! » Subissant une misère matérielle terrible, chérissant sa peine, exaltant son rejet, Bloy n’en demeure pas moins affamé d’absolu, assoiffé de justice, tirant de son dénuement le plus total sa puissance d’éloquence, plongeant au plus profond de lui-même pour en extraire un « grandiloque de boue et de flammes ». Lui qui n’écrivait que pour Dieu, se rêvant prophète ou saint, fut un écrivain malgré lui, l’intermédiaire d’une Vérité supérieure, se servant de l’art comme contrepoison à l’idéologie du désastre. Partant, « l’œuvre de Bloy, affirme Emmanuel Godo, nous parle d’un sentiment que nous ne connaissons que trop bien : de l’impérieuse nécessité de ne pas se laisser déposséder de son désespoir par une époque sans scrupule. »

 

Sylvain Métafiot