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lundi, 12 juillet 2021

Quentin Dallorme : « Ramer est un fantastique moyen de trancher l’eau comme l’angoisse. »

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« Le cœur sur l’eau », premier roman de Quentin Dallorme, c’est celui du jeune Hugo, à un âge où les aspirations individuelles se bousculent à des désirs inconnus, où le besoin de reconnaissance et de chaleur se heurte aux affres de la solitude, des amitiés courbes et des incompréhensions familiales. Tiraillé entre la terre et le ciel, l’auteur ancre la vie de son personnage dans son propre lieu de vie, Nantua, petite ville de l’Ain au pied du plateau de Chamoise et bordée par un lac couleur émeraude. Un environnement naturel propice à la contemplation spirituelle, à l’élan poétique, comme à l’intensité sportive la plus vivifiante. 

Le Comptoir : À quand remonte le désir (ou la volonté) d’écrire cette histoire ?

Quentin Dallorme - Un coeur sur l'eau.jpgQuentin Dallorme : Aux premières foulées en forêt lors de ma préadolescence. J’ai toujours ressenti un intense sentiment de liberté relié aux odeurs, aux couleurs et à l’ambiance des sous-bois. À cette époque j’étais mû par une houle de sensations.

 

Peu à peu, l’âge venant, les perceptions se sont étirées, sont devenues questionnement. Cette histoire résulte d’un regard sur l’enfance et le groupe, regard ouvrant par la même occasion un sentier mémoriel au travers d’expériences sensitives vécues.

 

Le désir d’écrire était sous-cutané, il m’a toujours poursuivi. Auparavant, chanter ou simplement vivre ces moments relevait du même besoin. La volonté de raconter précisément une histoire est venue quant à elle de la pratique de l’écriture et de l’évaluation : tout ce que j’observe en moi et alentour.


Le jeune Hugo pratique l’aviron au club de Nantua. Toi-même, tu es moniteur bénévole. Que représente l’effort physique, et la pratique de ce sport en particulier, dans ta vie ?

Une prière. C’est-à-dire un moment qui croise dépossession de soi et exaltation. L’aviron est un sport requérant une précision millimétrée, un équilibre absolu ainsi qu’une mobilisation totale de l’organisme, le tout en pleine nature. Les mots d’un recueil poétique de René Guy Cadou, Pleine poitrine, me semblent résumer parfaitement l’engagement total qu’il nécessite. Toute sensation est démultipliée, au travers de la glisse, mais aussi à travers l’eau qui devient un muscle de l’esprit, sans parler de la cohésion d’équipe bien entendu. Le rameur s’étire le plus possible, se grandit, cherche l’allonge, puis la totalité de ses muscles explose lors de la phase propulsive.

 

« Cette tristesse… Malgré le soleil, les bonnes odeurs et sa famille, elle portait un nom tout simple finalement. Un nom qu’on entend beaucoup autour de soi, d’une consonnance grinçante. La solitude. » Extrait de Le cœur sur l’eau

 

Ce sport possède une dimension extatique, produit de la puissance et de la grâce. Dans ma vie, c’est un cœur à cœur avec l’eau, le soleil, et ce qui en moi s’approche de la résolution la plus implacable. Nous parlions de volonté, je dirai que ramer est à mes yeux un fantastique moyen de trancher l’eau comme l’angoisse.

L’épigraphe de l’Évangile de Marc dénote-t-il une volonté d’inscrire ce récit dans une démarche spirituelle ? Et si oui, laquelle ?

Bien sûr. Une triple démarche même ! Chrétienne, ignatienne et poétique. L’enfance abrite un mystère profond, une vitalité à la fois sensible et soleilleuse. Elle est bien souvent entachée de souffrances modelant l’esprit au gré des cicatrices, des déchirures intimes. Prendre le parti de l’enfance c’est souligner la force que représente cet âge de fragilité pour notre société. Dans le message du Christ, l’appel à accueillir les plus vulnérables d’entre nous est une invitation à l’empathie et à l’humilité mais aussi à la joie. Il y a dans l’émerveillement et la légèreté des enfants de quoi recharger les batteries. Mais ce n’est pas tout.

 

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Dans l’œuvre, il y a également une propension des personnages à contempler leur vie, à la « relire » comme diraient les ignatiens, compagnons laïcs d’un mouvement spirituel fondé par Ignace de Loyola. Ce dernier enseignait les « exercices spirituels » destinés à observer où et au moyen de quel visage le Christ est agissant dans nos vies et de quelle façon sa joie tente d’alimenter quotidiennement notre existence. Sans rechercher Dieu religieusement, mes personnages, en proie au doute et à une forme d’angoisse, se laissent à un moment porter par leurs sensations jusqu’à déboucher sur un « carrefour » existentiel. Le garçon, Hugo, sans le vouloir ni en avoir conscience, vient interroger, perturber les autres personnages dans leur for intérieur. D’une façon ou d’une autre, que ce soit au moyen d’une maladresse, d’une interrogation ou d’une façon d’être, il les déplace et les voilà qui se mettent en branle. Nous sommes et serons tous transportés dans nos existences. À un moment, souvent fugace, nous arrivons chez nous, au cœur de nous-mêmes, puis il faut reprendre le chemin.

Les titres des chapitres renvoient au thème de la nature sauvage (« Braises », « Ronces », « Nuits », « Fracas », « Brumes »…). Les descriptions des alentours de Nantua sont également nombreuses au point de faire de la nature un personnage à part entière du roman. Toi-même, quel est ton rapport à la nature et à la ville ? Te sens-tu intégré à la vie moderne ?

Spontanément je dirais non. Quelques pas plus tard, je dirais oui ! Le monde tel que je le reçois me parait fou, agité d’une façon frénétiquement glauque. L’emprise que la société possède sur elle-même va se démultipliant de jour en jour. La technologie est un accélérateur à citoyen stupéfiant. Il semblerait que la sensation de devoir faire « quelque chose » est celle qui prédomine. Il faut agir. Le mouvement comme l’image sont perçus positivement dans notre monde. Le financier comme l’entrepreneur produisent, cela rassure, mais le militant comme l’intellectuel s’engagent, dénoncent, alertent à leur tour, ils sont également écumeux. Les médias crachotent, les réseaux sociaux fécondent l’imaginaire et les institutions comme les individus cherchent à prouver d’une manière ou d’une autre qu’ils sont en marche.

 

« En bas, le petit monde était prostré dans un silence de feu. Fixant le clocher de l’abbatiale, il sentit son sang bouillir. Lui et le soleil s’apprêtaient à brûler la terre. » Extrait de Le cœur sur l’eau

 

Cela, on le voit en réalité à la ville comme à la campagne, bien que les deux ne soient guère différenciables aujourd’hui. Le mode de vie campagnard est quasiment urbain  la voiture en plus, et la disparition des lieux de réelle festivité en ville ; les places bondées, les cafés où les travailleurs venaient chaque jour manger boire jouer pour quelques sous, les foires, bref, une vie de rue, extérieure, acte un délitement de l’urbanité. Reste la nature, sauvage et pétulante. On peut venir s’y secouer l’âme lors de randonnées épuisantes, y réapprendre le froid, la faim et même tenter de s’y oublier un peu, mais attention à l’image d’Epinal qu’on voudrait aujourd’hui nous insérer dans le crâne, celle d’une nature pure et positive. Le monde reste cruel et violent.

 

C’est en ce sens que je me sentirais intégré à la vie, moderne ou non ; le pourrissement est de partout et de toujours. Où que je sois dans le temps et l’espace, il m’affectera. Mais cela est dépassable, plutôt que contrôlable, une traversée est possible. Elle est à mon sens surtout intérieure. Comme le cœur d’Hugo qui va traverser l’eau, c’est-à-dire l’angoisse et le doute.

 

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En lisant ton roman on ressent l’influence de Jean Giono à travers la cruauté latente sous la beauté des paysages…

Oui, c’est un auteur magistral. Non seulement pour son style poétique titanesque, mais aussi pour la lucidité déchirante qui pleut comme lumière sur le paysage intérieur des personnages, l’intrigue. Un auteur questionnant l’état d’esprit qui nous promène au quotidien.

Quels sont les autres écrivains qui t’ont donné le goût d’écrire ? Ceux qui ont bouleversé ton approche de la littérature ?

Ce sont plutôt les poètes qui m’ont donné ce goût je crois, entre musique et image. Les bouleversements sont réguliers en littérature ! mais je dirais que Péguy, Cadou, Bernanos, Pasolini, et Jünger m’ont modelé avec le plus de poigne.

 

J’y ajouterais avec une tendresse mêlée de mystère Tolkien. Je relis actuellement Le Seigneur des Anneaux (1954) pour préparer une chronique radio estivale et l’œuvre ne cesse de me surprendre tant par la netteté des descriptions que par la finesse psychologique et philosophique des personnages. Il n’est pas possible de se séparer de telles lectures. Elles nous habitent avec une si grande force que je me demande parfois si ce n’est pas elles qui, dans le silence, nous devinent et nous déplacent.

 

Sylvain Métafiot

 

Nos desserts :

 

Article initialement publié sur Le Comptoir

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