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lundi, 23 mars 2015

Les naufragés du Batavia : anatomie d’un massacre

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 Ivan Aïvazovski, "The Shipwreck"

 

 

« La mer lave tous les crimes des hommes »

 

C’est par ce vers d’Iphigénie en Tauride que début l’incroyable récit des naufragés du Batavia raconté par Simon Leys. Mais pourquoi « Incroyable » ? Et de quels crimes parle-t-on ? Les récits de naufrages, anciens ou contemporains, en solitaire ou en groupe, sont légions. Pourquoi celui du Batavia se voit-il affublé de cet adjectif à la teinte fantastique ? Nulle question pourtant d’une malédiction en eaux profondes, d’un vaisseau fantôme ou de pirates maudits revenants des enfers. Le drame est réel, daté, humain et abominable : à la suite du naufrage, un des occupants du navire, un fou furieux, entreprit méthodiquement de massacrer une bonne partie de ses compagnons d’infortune. Ce qui aurait pu demeurer un banal accident maritime parmi des milliers devient ainsi une aventure morbide et hallucinée avec laquelle «nulle imagination ne pourra jamais rivaliser ».


Et vogue le navire

 

Avec sa coutumière intelligence et son immense culture, Simon Leys, déroule la toile de fond de l’époque, sans lourdeur ni pédantisme. Auteur d’une monumentale anthologie sur la mer (La Mer dans la littérature française, 2003) l’écrivain belge connaît parfaitement son sujet, ayant accumulé au fil des ans quantité de documents ayants traits au célèbre naufrage. Il relate ainsi les moyens sommaires dont disposaient les navigateurs, ces figures de proue des gigantesques empires commerciaux du XVème au XVIIIème siècle, pour voyager sur les océans. Le Batavia appartenait à la plus puissante des organisations commerciales de ces empires coloniaux : la Compagnie hollandaise des Indes orientales. Fleuron de la flotte, il appareilla d’Amsterdam, en octobre 1628, pour sa première traversée en direction de la colonie hollandaise de Java. Ce fut aussi la dernière.

 

À son bord, outre les provisions nécessaires à plusieurs mois de voyage et des coffres bourrés d’argent et de bijoux, 322 passagers et une galerie de personnages que l’on croiraient sortis d’un film hollywoodien en technicolor (on songe ainsi aux Révoltés du Bounty de Lewis Milestone (1962), à ceci près que la cruauté du capitaine William Bligh à l’air d’une simple brimade face à la sauvagerie subie par l’équipage du Batavia). Nous faisons ainsi la connaissance du capitaine Francisco Pelsaert, 33 ans, subrécargue aux compétences administratives, politiques et commerciales ; du patron Ariaen Jacobsz, 40 ans, subordonné du capitaine, excellent navigateur mal dégrossi ; de Lucretia Van der Mijlen, ravissante jeune femme ayant décidé de rejoindre son époux employé dans les comptoirs asiatiques de la Compagnie ; sa servante Zwaantie, une « garce insolente » ; et du subrécargue assistant, Jeronimus Cornelisz, ancien apothicaire, jeune homme à l’esprit malin et séducteur.

 

L’ambiance à bord était loin d’être au beau fixe. Outre les épouvantables conditions de vie («l’inconfort fétide (quatre latrines pour trois cents personnes, dont deux à ciel ouvert et directement balayées par les embruns), la promiscuité, le manque d’air et d’espace, l’humidité perpétuelle, le chaud, le froid, les rats, la vermine, la crasse (pour économiser l’eau douce, les matelots en étaient parfois réduits à laver leur linge dans leur urine), les vivres avariés, moisis ou grouillants de vers, l’eau croupie, la grossièreté des compagnons de bord, la férocité sadique de la discipline, la menace perpétuelle et terrifiante du scorbut, qui enflait et pourrissait les chairs de ses victimes, transformant celles-ci en cadavres ambulants avant même de les achever »), les tensions entre les membres de l’équipage, surtout au sein de l’aristocratie du navire, étaient palpables, faites de rancœurs non dissolues et de jalousies recuites. Avant de monter à bord, Pelsaert et Jacobsz s’étaient notamment affrontés à propos d’une vulgaire affaire de soûlerie telle qu’en sont coutumiers les marins.

 

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L'archipel Houtman Abrolhos au large des côtes ouest de l'Australie

 

Au-delà des affrontements de pouvoir c’est le désir charnel qui exacerbait les rivalités entre les hommes : Pelsaert et Jacobsz tentèrent de séduire Lucretia, dont la beauté irradiait Neptune lui-même. Mais cette dernière refusa leurs avances. Et si Pelsaert accepta sa défaite, Jacobsz, vexé, se rabattit sur sa servante, Zwaantie, trop heureuse de flatter son orgueil face à sa maîtresse et sans se fâcher de n’être que le second choix d’un homme bourru en manque des plaisirs de la chair.

 

Le tournant dans la confrontation des deux chefs, et celui qui, d’une certaine façon, précipita le malheur de l’équipage par la suite, fut l’œuvre de Jeronimus Cornelisz, le subrécargue assistant, qui distilla le poison de la mutinerie dans l’esprit de Jacobsz avec qui il s’était lié d’amitié. Car, pour prendre le commandement du navire, il suffit, lui glisse Jeronimus, de passer Pelsaert par-dessus bord, de s’emparer des richesses et de mettre les voiles vers un comptoir étranger concurrent. Jacobsz accepta et avec l’aide de Jeronimus prépara la révolte avec une poignée de partisans.

 

Le 3 juin 1629, la mutinerie était sur le point de bouleverser l’ordre du Batavia quand celui-ci vint se fracasser sur les côtes bouillonnantes de l’archipel des îles Abrolhos. Devant l’impossibilité de le remettre à flots, la décision fut prise de débarquer sur l’îlot le plus proche en faisant traverser les passagers sur un canot nécessitant plusieurs voyages. Certains demeurèrent sur le bateau, par peur de l’eau (une personne sur sept savait nager) ou enivrés par des orgies qu’ils avaient déclenché sitôt le sort du navire scellé, souhaitant jouir une dernière fois des plaisirs terrestres avant une fin qu’ils jugeaient proche et inéluctable. Ils finirent noyés lorsque les vagues hachèrent la coque. Les survivants, quant à eux, s’étaient réfugiés à terre. Et la machination pris place…

 

Le Mal de mer

 

Soucieux de préserver leurs vies coûte que coûte Francisco Pelsaert, Ariaen Jacobsz et l’élite de l’équipage s’enfuirent sur une chaloupe en direction de l’île de Java. Jeronimus Cornelisz, demeurant le plus haut gradé, profita de cette « aubaine » pour prendre le pouvoir, vitupéra contre les traitres les ayant abandonnés et rallia à sa cause, la quasi-majorité des malheureux demeurés avec lui. Ses compagnons furent charmés par son éloquence, sa persuasion et sa capacité d’action en pleine détresse. Un charme qui s’amenuisa considérablement lorsqu’il décida d’en massacrer les trois quarts dans une folie sans nécessité.

 

Inspiré par l’amoralisme du peintre néerlandais Torrentius (Johannes van der Beeck, 1589-1644) – arrêté, torturé et condamné pour hérésie par les autorités (il était soupçonné d’appartenir à la secte des Rose-Croix) – Jeronimus ambitionna d’établir un royaume personnel sur lequel il régna en maître absolu. Aidé dans son entreprise despotique par une garde rapprochée de fidèles armés jusqu’aux dents, il commença par condamner certains individus à mort sous divers prétextes (vols, manque d’eau, manque de place, insubordination…), puis, considérant que le processus n’allait pas assez vite, les meurtres arbitraires s’accélérèrent : les rebelles furent noyés, les enfants et les vieillards égorgés, et les femmes constituèrent le harem personnel de la caste de l’ex-apothicaire fou, Lucretia lui étant, en toute logique, personnellement réservée.

 

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 Petrus van Schendel, "Naufrage"

 

Horreur et décadence sous les cocotiers : « Si, au début, les premières initiatives de Cornelisz avaient correspondu aux besoins réels de la petite communauté des rescapés, maintenant, au contraire, elles ne visaient plus qu’à la consolidation de son pouvoir personnel, et cet impératif devait dorénavant primer toute autre considération. Ses agissements allaient progressivement devenir de plus en plus monstrueux ; mais ils n’étaient nullement irrationnels : une logique implacable les inspirait, celle du contrôle absolu qu’il lui fallait maintenir sur tout son petit royaume. »

 

Mais le « paradis » personnel de Jeronimus tourna court : acculé par la résistance d’une partie croissante des survivants, menés par le valeureux soldat Wiebbe Hays, qui refusait de se soumettre à son joug, et terrassé par le retour impromptu du capitaine Pelsaert revenant de Java avec des renforts, il rendit les armes le 6 août, deux mois après le début du massacre. Le dieu auto-proclamé des Abrolhos et ses acolytes furent interrogés, torturés, jugés et exécuté sur place : les mains tranchées Jeronimus Cornelisz lanca une dernière fois à la face du monde « Vengeance ! Vengeance ! », avant d’être pendu le 2 octobre. « Sans la présence d’un criminel supérieurement doué, il est évident que les aberrantes atrocités qui suivirent le naufrage du Batavia n’auraient jamais eu lieu », note Simon Leys.

 

En écho au vers d’Iphigénie en Tauride nous conclurons en citant la véritable épigraphe de ce récit, celle du philosophe irlandais Edmund Burke : « Tout ce qu’il faut pour que le mal triomphe, c’est que les braves gens ne fassent rien. » Les Naufragés du Batavia est plus que le simple récit d’une aventure maritime qui tourne à la catastrophe. C’est le compte-rendu de la folie d’hommes livrés, par la défaveur du destin, à leurs pulsions primaires les plus sanguinaires, à leur soif de pouvoir illimité, préfigurant les terreurs arbitraires des pires régimes liberticides. Et un avant-goût littéraire de l’œuvre définitive dont Simon Leys – déçu de ne l’avoir écrit lui-même mais heureux de son existence – vante le génie :L’Archipel des hérétiques de Mike Dash.

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement paru sur le Gazettarium

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