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jeudi, 11 septembre 2014

Le feu follet : l'élégance du désespoir

 

« Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière. »

Jacques Rigaut, Pensées

 

Rares sont les romans ayant eu la grâce d’une bonne adaptation cinématographique. Deux adaptations réussies, cela tient du miracle. Le feu follet de Pierre Drieu la Rochelle fut de ceux-là : adapté une première fois en 1963 par Louis Malle, puis en 2011 par le Norvégien Joachim Trier sous le titre Oslo 31 août.

 

Nul doute que Louis Malle réalisa son plus beau film en portant à l’écran la vie d’Alain Leroy (Maurice Ronet, d’une perfection troublante), dandy fatigué traînant son amertume le long des boulevards gris de Paris, bercé par les crépusculaires Gnossiennes d’Erik Satie. Tentant de soigner son addiction à la drogue, il est fatigué de regarder les autres vivre. Alain n’a pas très envie d’entrer dans la vie malgré les protestations et les encouragements de ses proches. Le docteur La Barbinais tente ainsi de le persuader que la vie est bonne, mais dans le roman la lucidité du personnage lui impose la retenue : « Il n’osait pas lui protester que la vie était bonne, faute de se sentir en possession d’arguments bien aigus. » En effet, quels pitoyables arguments pourraient prodiguer à Alain ceux qui ne cessent de s’apitoyer sur sa mauvaise mine et ses coups de cafard, ceux qui lui font subir leur pitié désapprobatrice (« c’est un raté et un envieux ») ?


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Face aux bourgeois

 

Alain déteste la médiocrité, notamment celle de son ami Dubourg. Celui-ci a encombré sa solitude d’une femme et de deux filles, il étudie les dieux égyptiens et s’empâte dans sa routine ennuyeuse. Un bourgeois dont l’excessive dévotion à la vie n’a d’égal que l’optimisme béat. Le représentant, en somme, de ce que Bernanos appelait les « imbéciles heureux ».

 

Ses sermons manquent leur cible : « Tu fais l’apologie de l’ombre parce que le soleil te brûle les yeux ». Ce à quoi Alain réplique : « Si tu es mon ami tu m’aimes comme je suis. Pas autrement. » Mais comment un homme qui passe son temps à justifier ses compromissions peut entendre la simple détresse d’une âme en peine refusant de se plier à l’époque ? Si Alain se réfugie dans la drogue c’est par crainte des femmes, ces êtres qu’il n’arrive plus à désirer mais qui lui octroient le peu de richesse lui évitant de se soumettre à l’esclavage salarié. Et la drogue devient sa réalité première, lui fait perdre ses amis, éloigne ses amours : « Il n’y avait que la drogue [...] le monde était la drogue même ». Ayant plu par le passé peu lui importe de plaire désormais. Après tout, ce n’est pas une force de la nature comme Brancion, un intello comme Dubourg ou l’incarnation de la vie comme Solange. Mais l’incarnation opposée de ces trois représentations de la vitalité.

Tristesse froide et sublime

 

Plus au nord, le neurasthénique solitaire a les traits d’Anders Danienlsen Lie qui, sans égaler l’intensité de Maurice Ronet, traîne sa fatigue dans les rues ensoleillées de la capitale norvégienne avec une tristesse touchante. Oslo 31 août suit le même sentier narratif que le film de Louis Malle, à quelques variantes près. Le poids du monde s’abat très vite : après une tentative de suicide, Anders se rend à Oslo pour passer un entretien d’embauche et renouer avec d’anciens amis, dont Thomas.

 

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Cette scène du troquet est, par ailleurs, emblématique de la mélancolie du personnage. Dans Le feu follet, après avoir retrouvé ses deux amis, Alain voit défiler la vie de ceux qui acceptent de s’y jeter. La sensation d’isolement le pousse à replonger dans son vice de l’alcool, à se retirer en soi-même loin de l’agitation oppressante. Dans Oslo 31 août, par une subtile mise en scène, Anders se contente d’écouter les conversations autour de lui et si la plupart sont banales (notamment l’énumération des « rêves » qu’une jeune fille souhaiterait réaliser avant sa mort, tous plus navrants les uns que les autres) on décèle une certaine compassion dans son regard triste, lui dont plus aucun désir, même le plus trivial, n’anime. Devant ses vieux amis le choc de la désillusion accroît son désespoir. Alors il se laisse emporter par les nuages d’un extincteur lors d’une séquence onirique.

 

Dandy contre la vie

 

Alain est un dandy, un narcisse perdu dans un monde sans consistance, dans lequel il ne peut avancer les mains : « Quand je touche les choses je ne sens rien. ». C’est le narcissisme du dégoût de soi, de la haine de soi, non pas l’ersatz égotiste contemporain de ceux qui aiment à la fois leur image et leur être. Alain est un illusionniste préférant l’élégance de sa projection dans le monde plutôt que son assimilation corps et âme. De là, le soin tout particulier qu’il porte à son allure, prenant le temps de choisir sa chemise, sa cravate, ses boutons de manchettes... pour tenter, une dernière fois, « de captiver les gens, les retenir, les attacher », pour que « rien ne bouge plus autour de lui ».

 

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Si le destin d’Anders se clôt par une disparition à rebours, plans par plans, sur les lieux vides de sa dernière journée, le film de Louis Malle se termine par un plan fixe sur le beau masque d’Alain, barré par une surimpression d’outre-tombe : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés. Je me tue parce que nos rapports furent lâches, pour resserrer nos rapports. Je laisserai sur vous une tâche indélébile. »

 

La vie humilie. Elle ne va pas assez vite. C’est le drame et la beauté de ceux qui, n’arrivant pas à la toucher, veulent l’accélérer. Ceux qui la traversent comme un éclair dans la nuit définitive, comme « une trace brillante qui s’efface dans le néant. »

 

Sylvain Métafiot

 

Article initialement paru dans le Gazettarium numéro 1

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